Avant toute chose, je crois qu’il est essentiel de définir la démarche adoptée dans la mise en place de mon stand de musique médiévale, notamment afin de prévenir certaines critiques, que j’imagine volontiers se profiler.
Cela fait quelques années que je m’intéresse à la musique médiévale. Je ne prétends pas, loin de là, tout connaître à ce sujet. Néanmoins, plusieurs de mes collègues et moi-même avons pu constater que de nombreux éléments restent, sinon inconnus, du moins incertains. Or, j’ai découvert, en parcourant l’Internet, qu’il s’est créé des “écoles” aux procédés frisant l’intégrisme.
Que certaines personnes aient fait le choix de pratiquer ce que l’on nomme archéologie expérimentale, c’est tout à leur honneur, mais ce n’est pas une raison pour mépriser, fustiger de manière systématique et qualifier d’usurpateurs ceux qui abordent la musique médiévale avec une démarche différente de la leur, alors même que cette démarche est assumée comme telle, et que ceux qui s’y engagent savent visiblement faire la part des choses.
Le répertoire médiéval n’est la propriété de personne, et je ne vois pas ce qu’il y a de mal à le jouer sur des versions modernes d’instruments, tant que l’on ne cherche pas à faire avaler au public qu’il s’agit d’instruments médiévaux. Si l’on suit cette logique, il ne nous reste plus qu’à frapper d’anathème n’importe quel pianiste qui interprète du Beethoven, sous prétexte qu’il le fait sur un quart-de-queue Steinway et non sur un pianoforte du début du XIXe siècle.
D’autre part, l’idée même que l’on puisse se prétendre puriste en matière de musique médiévale m’apparaît assez douteuse, étant donné que la restitution d’un certain nombre d’éléments appartient au domaine de l’hypothèse. Surtout quand je vois la manière dont ces mêmes “puristes” abordent les sources iconographiques, en les prenant au pied de la lettre comme s’il s’agissait de photographies, alors que les historiens – je prends l’exemple de Michel Pastoureau, pour ne citer que lui – recommandent dans ce domaine la plus grande prudence. Aussi, cela m’attriste de voir à quel point, en étant persuadé d’adopter une démarche scientifique, on en vient à se nourrir de certitudes et de vérités établies, dans un domaine où l’humilité devrait constituer le maître mot. C’est là une déviance vers l’escroquerie intellectuelle, étiquette que j’ai a contrario vu coller à des musiciens dont la qualité du travail n’est plus à démontrer, et qui eux, peut-être, ont la sagesse d’approcher la musique médiévale avec autre chose que des œillères.
Cette mise au point effectuée, j’en viens donc au fait : l’explication de ma démarche.
Je ne prétendrai nullement recréer les conditions d’interprétation et d’écoute qui pouvaient exister au Moyen Âge, cela pour plusieurs raisons.
En premier lieu, je considère que cet idéal atteint rapidement ses limites, ne serait-ce que parce que nos oreilles et celles de notre public, quelle que soit la manière dont nous nous efforçons de les conditionner, restent des oreilles du XXIe siècle, qui entendront forcément la musique médiévale à la lumière de celle des siècles suivants.
En outre, mes moyens financiers ne me permettent pas de collectionner, comme le font certains musiciens, les reconstitutions d’instruments médiévaux, et je ne possède ni le savoir-faire, ni la fibre manuelle pour les réaliser moi-même. Aussi n’ai-je pas de scrupules à employer un luth arabe moderne fabriqué par un luthier marocain, plutôt que de me ruiner dans un hypothétique luth médiéval occidental qui, somme toute, présentera avec ce dernier des différences organiques minimes.
En ce qui concerne la harpe, mon instrument “chouchou”, un autre problème, plus pratique, se pose. Même si j’avais les moyens de me faire construire par un luthier une harpe telle qu’il semble qu’elles existaient au XIIIe siècle, j’obtiendrais un instrument entièrement diatonique, sans les leviers qui, sur les harpes celtiques actuelles, permettent de passer d’une tonalité à une autre sans avoir à ré-accorder l’instrument à chaque fois que l’on change de morceau. Or, après expérience sur une harpe “made in Pakistan” de dépannage – que je vous déconseille fortement d’acheter – j’en viens au constat suivant : avec mon stand de présentation à tenir, et les gens qui attendent que je leur fasse une démonstration, cela n’est pas gérable.
Oreilles modernes à séduire, donc, et instruments modernes se rapprochant, dans la mesure de mes moyens, des instruments médiévaux. Je travaille avec des partitions transcrites en notations actuelles – tonales – car j’ai appris la musique ainsi, et que s’obliger à fonctionner de manière courante avec des notations médiévales me semble relever du folklore – certains poussent le snobisme jusqu’à prétendre qu’il vaut mieux s’éclairer à la bougie ; après tout, si ça les amuse, tant mieux. De mon côté, j’ai décidé d’assumer mon état de musicienne du XXIe siècle, de formation classique. C’est sur le stand lui-même, ainsi qu’à travers les explications apportées au public, que je préfère concentrer les éléments “scientifiques”.
Les prochains articles de cette rubrique tourneront autour du matériau d’exposition et de la façon de le mettre en valeur.